David Bacon - L’autre visage de la mondialisation
David Bacon - Depuis plus de 15 ans, David Bacon a travaillé comme photographe documentaire, couvrant les mouvements travaillistes, l'immigration et la politique internationale. Son passé de syndicaliste avec le UFW, le UEW, le ILGW et d'autres syndicats aux Etats-Unis lui procure une vision unique sur la migration et la lutte pour les droits des travailleurs.
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Du fait des crises politiques et économiques qu’elles engendrent, les politiques de libre échange entraînent davantage de migrations vers les Etats-Unis tout en délocalisant la production, qui recherche des salaires moindres de l’autre côté de la frontière. A travers des conditions de renflouement et de prêt, le gouvernement des Etats-Unis impose une politique de bas salaires à l’économie mexicaine, avec le concours actif du gouvernement mexicain.
De la fin de la Révolution mexicaine en 1920 jusqu’au début des années 1970, le gouvernement mexicain a encouragé le développement économique par le biais des producteurs mexicains qui fabriquaient des produits pour les vendre au Mexique. L’investissement étranger était strictement limité. Mais sous la pression d’une dette extérieure qui s’accumulait, le gouvernement mexicain a créé un climat d’investissements dépendant d’un grand nombre de bas salaires.
Bien avant l’adoption de l’ALENA, la disparité entre salaires américains et mexicains était croissante. Les salaires mexicains représentaient le tiers des salaires mexicains jusqu’aux années 70. À l’heure actuelle, ils en constituent moins d’1/8ème, voire 1/12ème ou 1/15ème, même à une période où les salaires américains ont perdu de leur pouvoir d’achat. Par suite, en 2002, le Ministère américain du Travail aurait reçu des demandes d’allocations de chômage liées à l’ALENA de la part de 507 000 travailleurs.
Au cours des deux dernières décennies, le revenu des travailleurs mexicains a perdu 76 % de son pouvoir d’achat. Sous la pression des prêteurs étrangers, le gouvernement mexicain a cessé de subventionner les prix des produits de première nécessité, y compris de l’essence, de l’électricité, des tickets de bus, de la tortilla et du lait, qui ont connu une hausse spectaculaire. Selon les estimations, 40 millions de personnes vivraient dans la pauvreté et 25 millions dans une extrême pauvreté.
L’ALENA a accéléré l’exportation de capitaux, mais non les exportations de biens et de services. Le Mexique a été un laboratoire des réformes économiques qui ont transformé les économies des pays en développement, abandonnant les politiques favorisant le développement national pour adopter des mesures ouvrant l’économie aux investisseurs transnationaux.
Dans des pays comme le Mexique, dotés d’une économie mixte, un fort pourcentage de travailleurs était traditionnellement employé dans des entreprises publiques. C’est dans le secteur public que les syndicats étaient les plus puissants. Au cours des dix dernières années, les luttes syndicales mexicaines les plus importantes ont été menées à propos de la privatisation de ce secteur, par les salariés des compagnies aériennes, des chemins de fer, du téléphone et bien d’autres secteurs. Le nouveau président mexicain, Enrique Calderon, déclare que la privatisation de l’électricité et du pétrole sont les objectifs les plus importants de son nouveau gouvernement.
La privatisation, ainsi que les autres réformes transformant l’économie mexicaine, déplacent des gens et provoquent une migration. Ce processus s’étend au monde entier. Selon des estimations de Migrant Rights International, plus de 170 millions de personnes vivent actuellement hors du pays où elles sont nées, une majorité écrasante d’entre elles quittant des pays en développement pour des pays développés.
Lorsque des migrants sans papiers arrivent aux Etats-Unis, ils sont absorbés dans une main-d’œuvre percevant les salaires les plus bas et endurant les pires conditions, privés des droits les plus fondamentaux — aucune assurance-chômage, aucuns soins médicaux, aucune prestation sociale de quelque nature que ce soit. Ils n’ont pas droit à un emploi. Non seulement ils peuvent être licenciés sans préavis, comme la plupart des salariés, mais le simple fait de travailler est un crime en ce qui les concerne. On leur dénie le droit d’être résidents d’une communauté stable. Et l’ironie est que qu’ils se retrouvent souvent à travailler pour ces mêmes entreprises dont les activités dans leur pays d’origine sont l’une des causes premières de leur départ.
De nos jours, la majeure partie de l’immigration est spontanée mais il existe déjà de nombreuses catégories de visas utilisées par les employeurs pour faire venir des travailleurs aux Etats-Unis, en tant que travailleurs sous contrat, souvent appelés travailleurs invités. Ils ont des programmes concernant des travailleurs dans le secteur des hautes technologies et des professions médicales, des ouvriers agricoles, des ouvriers du textile et autres. Et souvent, les travailleurs déplacés par ces programmes, ou menacés de déplacement, comme à Sillicon Valley, sont d’autres émigrés qui perdent des emplois bien rémunérés et sûrs.
Les travailleurs doivent souvent s’endetter pour des milliers de dollars afin de venir aux Etats-Unis sous contrat. Pour rembourser leur dette, ils effectuent de longues heures de travail et prennent des risques dangereux.
Lorsqu’un travailleur revendique de meilleures conditions ou organise un syndicat, il peut être facilement licencié, qu’il soit émigré ou non. Mais lorsqu’un travailleur sous contrat est licencié, non seulement il perd son travail mais aussi sa possibilité de rester dans le pays. Cela donne effectivement à l’employeur le pouvoir de déplacer et de licencier des travailleurs et rend vulnérables les gens qui participent à ces programmes.
C’est pourquoi les employeurs font des propositions en vue de nouveaux programmes. Le Congrès débat actuellement d’une énorme extension, où les employeurs recruteraient des milliers de travailleurs sous contrat chaque année. Derrière ces propositions, on trouve certaines des plus grandes industries des Etats-Unis — la National Association of Chain Drugstores (notamment Wal-Mart) ou l’Institut américain de la Viande. Les Démocrates et les Républicains proposent tous de nouveaux programmes de travailleurs invités.
Ces programmes de visas sectoriels reposent tous sur l’idée que les lois sur l’immigration devraient être utilisées pour fournir des travailleurs aux employeurs. Les propositions actuelles de Washington en matière d’immigration partent toutes du principe que les émigrés ne devraient pas être les égaux de ceux qui les entourent ni avoir les mêmes droits.
La politique américaine en matière d’immigration ne dissuade pas le flux de migrants qui franchissent la frontière. Sa fonction essentielle est de définir le statut des gens une fois qu’ils sont là . Une politique basée sur l’approvisionnement de l’industrie en main-d’oeuvre, au prix qu’elle veut bien payer, a d’emblée une composante inégalitaire. Elle dénie la communauté. Elle mine les droits du travail. Elle empêche l’épanouissement des familles et de la culture.
Des solutions de rechange sont impérativement nécessaires. En 1999, l’AFL/CIO a proposé un agenda de liberté incluant la légalisation, l’abrogation des sanctions des employeurs, l’accroissement des visas de regroupement familial et l’application des droits du travail. Des coalitions communautaires dans tout le pays ont des propositions visant à faire progresser les droits des immigrés sans les subordonner à des régimes de travailleurs invités ou de coercition.
Au lieu d’encourager une âpre lutte pour les emplois, le Congrès devrait faire de la réduction du chômage une politique fédérale. Les gens franchiront toujours la frontière à la recherche d’un emploi, par conséquent, augmenter le nombre de Green Cards ou de visas de résidents allégerait la pression à l’immigration illégale et donnerait aux migrants un statut plus égal à celui des autres. Les familles pourraient se regrouper sans avoir à attendre des décennies.
Entre-temps, de nouvelles politiques commerciales et économiques américaines à l’étranger réduiraient la pression à l’émigration. Des traités comme l’ALENA stimulent la privatisation de la production et des services, favorisant la pauvreté et les bas salaires à titre d’incitations pour l’investissement des entreprises, et menant à une baisse des salaires et à des licenciements massifs. Où croit-on que partiront les personnes affectées ?
Une puissante coalition entre groupes défendant les droits des immigrés, églises, syndicats, organisations militant pour les droits civiques et familles de travailleurs est à même de créer un mouvement suffisamment fort pour conquérir un statut juridique et des droits pour les migrants — et des emplois et de meilleurs salaires pour tous.








